Lettre d'une muse à son défunt poète

Sans nul doute plus rien ne me retenait à continuer ma route en ce monde et je me croyais au bout de mon chemin...Je n'ai pas retouché un mot de ce texte :


LETTRE D'UNE MUSE A SON DEFUNT POETE

"Tu es parti hier au pays des silences"
Ce sont tes mots, souviens-toi, lorsque ton chien Olaf nous a quitté.
 "J'ai mal, trop mal, ce soir, je pense à toi si fort."
Rappelle-toi, c'était il y a cinq ans...!
Et toi aussi tu es parti au Pays des Légendes ! Tu es parti hier, m'abandonnant seule sur le bord de ce chemin de montagne taillé dans le roc et la glace des Pyrénées que tu as tant chantées.
En cette fin avril, cette course inutile au désir d'infini n'était-elle donc qu'un leurre ? Ne suffisait-il pas pour sublimer ton coeur que tu voyages en rêves et ne risques ta  vie ?
Cette aventure de trop au dessus de tes forces la voulais-tu aussi cruelle à ceux qui t'aiment ?
 
Je sais, "combien sont-ils ?", me dirais-tu,  mais quand bien-même il n'y aurait que moi, imagine un instant la détresse et la peine. Je t'ai suivi, pas à pas, depuis si longtemps ! J'ai vécu ta jeunesse, accompagné l'amour de ta vie, veillé et grandi avec tes enfants, guidé dans tous tes voyages et pris ta main pour achever tes plus beaux poèmes. Nous avons rêvé en Provence, dansé à Sète, randonné au Caroux, traversé maintes fois les Pyrénées et tant aimé la vie...!
Egoïstement tu me condamnes au déchirement !
Egoïstement tu t'aventures seul vers le Pays des Etoiles...!
Egoïste ! suis-je donc si folle d'employer ce mot ? Il ne te ressemble pas ! Tu aurais tout donné, pour peu que l'on sache t'aimer ; t'aimer sans vouloir te changer, te considérer comme un être libre. Et si peu l'ont compris !
Orgueilleux, plutôt, comme il n'est pas possible ; ta raison ne pouvait qu'être la vérité, et s'il est vrai que tu as toujours su écouter l'autre, tu n'as jamais tenu compte de son avis.
 
Comment pourrai-je alors m'étonner que tu aies décidé de partir ce 24 avril alors que tout était contre toi. Même tes amis, d'habitude si téméraires, ont renoncé à cause des conditions météorologiques, et toi dans ton orgueil blessé tu as persisté !
Y-avait-il de l'inconscience dans ce défi ? Je ne le crois pas. Je repense à ces quelques vers écrits dans ton roman inachevé "La Traversée" :

             "J'espère un linceul blanc, géant, pour m'endormir
             Un soleil bleu d'acier refermant mes paupières
             Un vautour affamé pour unique prière
             Et le froid de la nuit pour me laisser mourir !"

 
Tu n'as pas envisagé un seul instant revenir de cette course ; ta décision, depuis combien de temps l'avais-tu prise ? Et pourquoi ? Pourquoi...!
Et tu ne réponds rien ! M'entends-tu seulement depuis ce monde de silence où tu as décidé de disparaître ? J'avais pourtant encore tant d'espoir à écrire avec toi ; tant de poèmes à composer sur l'amour, la paix, l'envie de vivre, et tu as tout brisé !
 
Pauvre muse trahie, je suis comme un esprit dépossédé de son corps, perdue dans une errance infinie.
 
Non tu n'étais pas seul ! J'étais avec toi, et je t'aimais, bon sang ! Comment ne l'as-tu pas compris après toutes ces années où je t'ai tout pardonné : Tes infidélités, tes colères, ta jalousie, tes absences, ces longues périodes où, me délaissant, tu te lançais dans des projets professionnels alimentaires où je n'avais plus aucune place...!
 
Que te fallait-il donc de plus ?
 
Est-ce ton envie de rejoindre au "Carrefour du Temps" celle qui accompagna ton recueil "Aquarêves" ? Marie, si douce et si forte, te manquait-elle donc tant ? Mais alors comment expliques-tu ton départ à l'époque !
Croyais-tu la retrouver au "Pays d'Orchidée" ?
Où la peur de vieillir en devenant peu à peu esclave d'un monde perdu n'as-t-elle pas altéré ta rage d'exister ?
En devenant "humain", tu as aussi revêtu les habits d'un mortel.
Adolescent blessé, il te fallait pourtant grandir, et tu as refusé ce choix. Est-ce ta façon de rester libre et fier ?
Moi, je garderai toujours la dernière image, lorsque, traversant ce pont de glace entre ciel et rochers, ton regard se tournait vers le sommet étincelant du Mont Perdu. Ce sommet que tu avais voulu vaincre une première fois avec Marie, ton amie, retrouvé deux ans plus tard avec ton fils et qui maintenant semblait la cime inaccessible.
 
Ce regard brûlant tourné vers un infini invisible à l'oeil humain...!
 
Et je n'oublierai jamais cette explosion de lumière extraordinaire lorsque le pont s'est effondré ; le glacier tout entier a vibré de ton appel, et c'était un cri de victoire...!
 
Tu es parti hier, et moi je reste seule.
 
Après avoir vécu tant de bonheur, tant de fois participé à tes victoires sur toi-même, sur ton destin et sur la désespérance du monde, je m'abandonne à l'oubli du temps.
 
             "Un poème où je m'abandonne
             Dans l'éternité du néant
             Mon cri d'amour en vain résonne
             Comme un écho d'infiniment...
            
             Tu n'es plus...Tu n'es plus...Tu n'es plus !"

 
                                                                                  Ta Muse...
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8 Janvier 2020 - écrit par Jean-Marc LUCIEN - Lu 66 fois






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