Le grand chambardement

Ecrire la suite de mon chemin, chapitre après chapitre et en proposer la lecture étape après étape n'a de sens que pour moi et d'intérêt pour personne. Seuls les grands moments de ce pèlerinage imprévu ont une signification particulière eu égard à l'évolution de mes états d'âme, et témoignent de la transformation de ce que je croyais être moi, portée par une main dont je n'imaginais pas la présence.


Au matin à Saugues - Etats d'âme d'un errant

Toi, mon amie canadienne d'un autre temps, qui a connu la vie libre et heureuse des courses en forêts dans l'immensité québecquoise, et qui me dit être toujours cette petite fille libre et heureuse, c'est vers toi que je me tourne, mentalement, à cet instant de mon voyage, pour essayer de comprendre à quel moment j'ai quitté ce monde de liberté ?
A quel instant et de quelle contrainte suis-je devenu prisonnier ?
J'essayerai d'y voir plus clair au fil des jours de mon périple, de reconstruire le puzzle de mes errements passés.
D'autres viendront sans doute rejoindre ma quête comme cette amie de mes filles (Etais-je son confident, son père adoptif, son ami, ou un autre destin qui n'existera que dans nos rêves ?), elle qui m'a connu dans ces temps récents de nos courses folles en montagne, les nuitées au Caroux, les soirées à Sète, et qui partageait mes inquiétudes et mes émotions...! Je sais qu'à l'instar de mes filles, tu vas suivre mon périple, avec inquiétude sans doute, avec confiance, peut-être.
Mon vrai chemin, quête improbable, commence en tout cas ce matin là du 26 avril 1998...

Va, vagabond ou pèlerin, ta route est tracé même si tu ne le sais pas !

Ce matin du 26 avril 1998, il fait très froid dans la rue qui descend de notre hébergement jusqu'au centre de Saugues. Je retrouve mes trois marcheurs de la veille occupés à faire leurs emplettes pour le casse-croûte de midi.
Je me charge de quelques fruits secs et autres charcuteries de pays, saluant les trois lyonnais d'un fraternel "à ce soir peut-être" et suivant un balisage toujours aussi aléatoire que la veille, m'engage vers l'objectif du jour : le domaine du Sauvage à 19 kilomètres de Saugues.
L'atmosphère est étrange avec une brume d'altitude masquant le ciel et le soleil, et empêchant l'air de se réchauffer. En traversant forêts et ruisseaux au gré de mes raccourcis intuitifs je remarque quand même que cette ambiance lourde et inquiétante et ce froid nous présage probablement de la neige ce qui ne me rassure en aucune manière et m'incite à allonger le pas.

A 15 heures j'arrive au Sauvage, une bonne heure avant l'ouverture du gîte. Le temps pour moi de profiter de la splendeur d'un lieu vraiment "sauvage", ancien domaine templier perdu au coeur de la Margeride et d'écrire quelques mots sur mon carnet.
A seize heures arrivent en même temps l'hôtesse des lieux et mes trois amis du chemin qui ont décidé de dormir aussi dans ce gîte.
Avec le recul, je crois que je n'oublierai jamais cette soirée, passée tous les quatre dans la grande cuisine salle-à-manger devant le feu de la grande cheminée, à faire cuire notre omelette au gras de jambon proposée par nos hôtes, et la veillée qui s'en suivit !
J'avais sorti de mon sac mes textes, poèmes et chansons et nous avons partagé un moment de grâce bien loin de mes rêveries de solitude. Un goût de souvenir des soirées au Caroux au dessus de Montpellier !
Dehors la neige commence à tomber, mais à l'intérieur il fait chaud, près de la grande cheminée, les coeurs chantent et le temps nous échappe...
Toute la nuit un vent glacial (la burle) a hurlé au sommet des grands pins dominant le refuge.
Le réveil est brutal...!

Le Domaine du Sauvage par beau temps...


Une étape dans la neige et le froid

A sept heures du matin en ouvrant la porte extérieur du gîte je mesure immédiatement l'étendue du problème qui m'attend : trente bons centimètres de neige fraîche recouvre le sol herbeux du chemin et la tourmente continue de plus belle entre un vent tourbillonnant et les flocons énormes, lourds et collants balayant l'horizon. La neige épaisse s'accumule sur le chemin et dissimule toute trace, le vent glacial balaye la campagne et le brouillard est si dense qu'on voit à peine les silhouettes des arbres de la forêt à 10 mètres du gîte.
Oublié la chaleur et la douceur de la veillée, il faut prendre une décision car l'étape suivante est de l'autre côté de la montagne. Le balisage, avec la neige, n'apparaît plus nul part et même le chemin semble se perdre et se confondre au milieu des bois de la Margeride sans marques évidentes.
Le petit déjeuner se passe dans un silence où se mêlent inquiétude et interrogation. même si pour ma part la situation m'amuse plus qu''autre chose : mes cartes IGN dans le sac, ma boussole et l'habitude de m'en servir dans des conditions parfois pire en haute montagne me donnent une certaine assurance.
Mes compagnons, eux, ne sont pas très fiers, devant les risques évidents de s'aventurer au hasard dans la tempête.
Comme je sens beaucoup d'hésitation, de leur part, je leur propose de partager notre chemin et de les guider, pour peu qu'ils acceptent de me faire confiance, un bout de l'étape  jusqu'à ma destination prévue aux Estrets, de l'autre côté du massif, où nous retrouverons des conditions meilleures pour la marche.
Ils ont prévus d'aller aussi, au lieu dit Les Estrets, et je sens que ma proposition reçoit leur agrément, même si j'explique qu'on ne suivra pas forcément le chemin initial mais plutôt des pistes plus facilement identifiables à l'aide de ma carte et ma boussole.
Ce départ dans ces conditions me remplie de joie simplement car je me sens utile à quelqu'un ; ces trois pèlerins en route pour Saint-Jacques, lieu de pèlerinage  au fin fond de l'Espagne, s'en remettent à moi, vagabond de la vie, pour les guider au milieu de ces éléments déchaînés, et j'en suis heureux.
Au terme d'une vingtaine de kilomètres plus épuisant que je ne pensais, avec l'épaisseur de la neige, les hésitations techniques lorsque le chemin se perdait dans la blanche nature et le poids de mon sac de plus en plus difficile à supporter, nous arrivons enfin chez notre hôtesse aux Estrets.
Son accueil est à la hauteur des difficultés surmontées, avec chaleur et une bonne tisane bienvenue vu notre état. Chaleureusement remercié par mes trois compagnons je profite de cette soirée partagée avec notre hôtesse et son fils pour faire plus ample connaissance, sachant que le lendemain nos routes doivent se séparer, mon étape probable étant à moins de 10 km, besoin de souffler un peu ! 
Il y ad'abord Jacqueline, la soixantaine, professeur à la retraite, l'envie d'aventure dans le sang et "chef de groupe" de la petite troupe ! Ensuite Jean-Pierre, son mari, grand et sec, qui a juste prévu d'accompagner son épouse au départ de Lyon pour trois ou quatre étapes, mais qui ne parvient pas à se résoudre d'abandonner le groupe. Enfin Jean complète le trio ; c'est un ancien professeur aussi à la retraite et le pèlerinage vers Saint-Jacques est pour lui un vrai chemin de Vie ; que va-t-il chercher dans ce rêve de Compostelle ? Je ne sais, mais je l'ai entendu répéter plusieurs fois, dans la tempête, cette petite phrase inoubliable, "je suis un pèlerin heureux".
La nuit, dehors, est calme après la "burle" de la veille, en apparence, car dans ma tête un combat se livre, et curieusement sans la moindre conscience de ma part.
Le matin glacial nous saisit dès que nous quittons le gîte, et nos échanges verbaux sont mélange de tristesse et de joie avec le bonheur de notre rencontre et la peine de voir nos routes bientôt se séparer.
les champs immensément blancs à perte de vue et les rivières gelées nous invitent à la prudence. Le balisage dans cette zone forestière et l'absence de brouillard nous facilitent l'étape et il nous faut à peine deux heures et demi pour parcourir, dans un froid polaire, les 10 kilomètres nous séparant du village d'Aumont-Aubrac, terme de ma propre étape et lieu de séparation d'avec mes compagnons de cheminement.

Mais plus le village dessine ses toits d'ardoise à l'horizon, plus mon esprit s'embrouille et mille questions me déchirent l'âme. Vers où se poursuit mon propre chemin ?

Et la Providence entre en action

Une poste pas comme les autres
Une poste pas comme les autres

Sur la place principale d'Aumont-Aubrac un bar attend le randonneur et nous nous engouffrons dans la chaleur du lieu pour partager un dernier café avant de nous séparer.
Je leur explique une dernière fois mon projet, cette quête vers la traversée magique des Pyrénées, sans m'étendre sur ce vide dont je vois instinctivement l'issue, un rêve perdu d'amours impossibles et de montagnes infinies, un souvenir d'amies très chères laissées derrière moi...qui me manquent déjà... et quoi d'autre encore ?
Quitter mes nouveaux amis me rend encore plus hésitant ! Jacqueline s'en rend compte, j'en suis sûr, qui me glisse insidieusement "Viens avec nous sur les pas de St-Jacques" !
J'argumente, avec mon sac de montagne et mon matériel inadapté, j'ai l'air ridicule en pèlerin ! Et puis mon rêve c'est avant tout l'espace de liberté du massif pyrénéen et non le bord de l'océan au bout du Finistère espagnol !

Je me lève soudain, leur demande de m'attendre quelques minutes. Dans une rue perpendiculaire il y a un bureau de poste où je me rends avec "armes et bagages" sans plus me poser de question et tranquillement, comme si ma démarche est naturelle et évidente, je demande deux cartons à l'employée de la poste, emballe tout mon matériel de montagne en allégeant mon sac de plus de 11 kilos (Il est passé de 23 à 12 kilos), fait peser les deux colis et renvoie le tout à la maison.
Quand je sors du bureau de poste je me sens soudain soulagé et c'est avec une joie sans limite que j'explique à mes trois amis éberlués : "si je ne vous dérange pas, je pars avec vous pour Saint-Jacques de Compostelle".

Mon pèlerinage vient de commencer mais je ne peux alors imaginer de quelle manière cette décision va bouleverser ma vie...!


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11 Janvier 2020 - écrit par Jean-Marc LUCIEN - Lu 121 fois






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